CamerounOnline.ORG | Le paysage judiciaire de la “crise anglophone” au Cameroun a connu un tournant majeur aujourd’hui, alors que la plus haute instance juridique du pays est intervenue dans l’une de ses affaires les plus médiatisées. Dans un revirement juridique de taille, la Cour suprême du Cameroun a annulé les condamnations à la prison à perpétuité prononcées précédemment contre dix éminents chefs séparatistes, dont Sisiku Julius Ayuk Tabe.
Pour comprendre toute la portée de ce développement, il convient de revenir sur le procès militaire de 2019 qui avait initialement défini leur statut judiciaire.
Le verdict de 2019 : Tribunal militaire et sanctions maximales
En août 2019, un tribunal militaire à Yaoundé avait conclu un procès retentissant en condamnant Sisiku Julius Ayuk Tabe — président autoproclamé de l’État non reconnu de l'”Ambazonie” — et neuf de ses partisans à la réclusion criminelle à perpétuité.
Le groupe, souvent désigné sous le nom des “10 de la Nera”, avait été arrêté au Nigeria au début de l’année 2018, puis extradé vers le Cameroun. Le procès s’était déroulé sous haute surveillance et avait fait l’objet d’un examen international rigoureux. Le tribunal avait reconnu les dirigeants coupables de chefs d’accusation tels que le terrorisme, la sécession et l’hostilité contre la patrie.
Outre les peines de prison à vie, le tribunal avait imposé une amende de 250 milliards de FCFA (environ 350 millions de dollars) au titre des dommages et intérêts. À l’époque, ce verdict était perçu comme un signal de fermeté envoyé par le gouvernement du président Paul Biya, affirmant qu’il ne négocierait pas sur l’intégrité territoriale du pays.
Mise à jour de 2026 : Un pourvoi en cassation victorieux
Selon une information rapportée ce 19 mars 2026 par RFI, la Cour suprême du Cameroun a cassé ce jugement de 2019. La haute juridiction a annulé la décision du tribunal militaire et a ordonné le renvoi de l’affaire devant la Cour d’appel de la région du Centre pour un nouvel examen.
Cette intervention de la Cour suprême remet de fait les compteurs judiciaires à zéro pour les dix accusés. Bien qu’ils restent en détention à la prison principale de Kondengui à Yaoundé, les condamnations à perpétuité précédentes et les lourdes amendes financières ne constituent plus des jugements définitifs.
Tout au long du procès initial et des appels successifs, les avocats de la défense ont constamment soutenu que le tribunal militaire était incompétent pour juger des civils et que les droits des accusés avaient été bafoués lors de l’extradition et de la procédure. La décision de la Cour suprême de casser le jugement précédent suggère que ces arguments relatifs à la procédure ou à la compétence ont pesé de manière significative.
Implications pour le conflit
La “crise anglophone”, débutée en 2016 par des protestations contre la marginalisation perçue par la minorité anglophone face à la majorité francophone, a causé des milliers de morts et le déplacement de centaines de milliers de personnes.
Les “10 de la Nera” ont longtemps été considérés comme des figures centrales de toute résolution potentielle du conflit. Si l’arrêt d’aujourd’hui constitue une victoire juridique pour la défense, son impact politique reste à déterminer. Les observateurs attendent désormais de voir si ce nouveau départ judiciaire ouvrira une fenêtre pour un dialogue renouvelé entre l’État camerounais et les factions séparatistes, ou s’il marque simplement le début d’un autre long cycle de litiges.
